Autour de Berengeville-la-Campagne, le paysage se dessine ainsi depuis des siècles : grandes parcelles de prairies naturelles, haies vives fouettées par le vent, bouquets d’arbres dispersés et mares profondes en contrebas des parcelles. L’élevage bovin y règne en maître, modelant le territoire et les gestes quotidiens des habitants. Difficile d’imaginer la vie locale sans les vêlages printaniers ou les vaches qui s’égrènent, muant les prés en scènes pastorales presque immortelles (source : INRAE).
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en Normandie, plus de 45% de la surface agricole utile est couverte par des prairies permanentes. Ici, sur le plateau, on cultive surtout un mélange de ray-grass, trèfle blanc ou fétuque. Les éleveurs le savent : une prairie riche, c’est la promesse d’un lait parfumé, d’une viande tendre, d’animaux en bonne santé. L’herbe, c’est la racine du goût local.
Un itinéraire classique, plébiscité par les enfants comme les grands, longe la D313 avant de bifurquer vers les chemins creux des fermes d’Ambrumesnil et du Petit-Bosc. On y croise des haies anciennes (certaines sont présentes sur le cadastre napoléonien), des abris à chouettes et parfois le bourdonnement timide des ruches familiales.
Sous nos yeux, la prairie bruisse de mille présences discrètes. La plus célèbre peut-être ? L’alouette des champs, dont le chant lance le départ de la belle saison. On croise aussi des tritons dans les mares, des papillons cuivrés, le vrombissement grave du bourdon terrestre, et, au crépuscule, la sinueuse couleuvre à collier.
Les habitants s’accordent à dire que cette biodiversité est fragile. « On fait corps avec elle », raconte Luc, éleveur né ici, « car c’est elle qui nourrit nos bêtes et notre âme. » Plusieurs fermes du plateau participent d’ailleurs à des mesures agro-environnementales, en partenariat avec la Fondation pour la Nature et l’Homme ou l’association locale Prairies Vivantes.
Qui explore ces paysages, croise tôt ou tard la route d’un éleveur – figure centrale du plateau. Le métier impressionne par sa constance, son œil affuté, sa façon de lire la terre comme un livre ouvert. Certains ouvrent volontiers leurs portes, notamment lors du Printemps des Fermes, et racontent ces gestes qui défient le temps : la coupe du foin au petit matin pour garder tout son parfum, la sélection minutieuse des génisses, la patience en salle de traite.
Il y a aussi les matins d’hiver où l’on s’invite à partager un café brûlant dans les cuisines aux odeurs de lait chaud et de pain beurré. Les récits pleuvent alors : souvenirs d’étables, observations de cigognes perchées sur les vieux pylônes, concours de la meilleure tarte à la crème du marché du samedi. Quelques chiffres pour donner corps à cette réalité : sur le territoire de Berengeville, près d’une dizaine de fermes familiales élèvent encore la célèbre Normande, emblème vivace de la région (source : Chambre d’Agriculture de l’Eure).
Les prairies ne sont pas seulement belles : elles jouent un rôle majeur contre l’érosion, pour la qualité de l’eau, et dans la lutte contre le réchauffement climatique – un hectare de prairie permanente stocke chaque année jusqu’à 300 kg de carbone (source : ADEME). Sur le plateau de Berengeville, de plus en plus d’éleveurs renouent avec la fauche tardive, la préservation de mares et la plantation de haies bocagères, encourageant le retour des pollinisateurs.
Dans plusieurs chemins, des panneaux pédagogiques expliquent ces choix d’agriculture durable, vestige d’une volonté commune de préserver un équilibre précieux. L’école du village organise chaque année une « journée des prairies », où petits et grands s’initient à reconnaître les plantes, à écouter les oiseaux ou à conter la naissance d’un veau.
Impossible d’évoquer ce parcours sans céder à la tentation du panier gourmand. Car le lait des prairies finit dans les fromages frais, les crèmes épaisses et le beurre que chacun ici défend avec un brin de chauvinisme. La laiterie de la Petite-Voie, par exemple, propose chaque vendredi un petit marché où goûter cœur de Neufchâtel, tomme locale et yaourts maison.
À la fin de la balade, il n’est pas rare de croiser sur le chemin un habitant revenant du marché, panier sous le bras, fier d’avoir trouvé l’andouille du coin, les œufs timbrés ou le cidre tiré la veille. On discute recettes, astuces de conservation, et petites infos sur d’autres fermes à découvrir. Ce partage du goût, tout comme le chant de l’alouette ou l’odeur du foin frais, fait partie de l’itinéraire. C’est la campagne qui se raconte jusqu’à l’assiette.
Le promeneur curieux se réjouira d’emprunter certains sentiers peu fréquentés, longtemps réservés aux seuls initiés :
N’hésitez pas à demander conseil dans le village : il y a toujours un habitant prêt à souffler le nom d’un coin d’ombre, d’un arbre à cabane ou d’un banc oublié où penser à tout, ou à rien.
Ceux qui veulent aller plus loin choisiront de participer à une visite guidée (contactez la Mairie pour les prochaines dates), à un atelier de fabrication de beurre, ou simplement de prendre part à la Fête des Prairies en juin, où l’on danse au son de l’accordéon tout en dégustant les spécialités du plateau. Plusieurs sentiers sont balisés, une carte peut être récupérée à l’office, et chaque saison offre sa surprise : transhumance, fenaison, ou découverte des dernières portées de l’année.
Ici, on aime ralentir, observer, goûter, écouter – et repartir le cœur léger, les poches parfois pleines de pommes ou les yeux tintés de vert. La prairie vous attend, généreuse et accueillante, pour un voyage qui a le goût simple et irremplaçable du vrai.
Vivre, découvrir et savourer la campagne normande