À Berengeville-la-Campagne, comme dans nombre de villages normands, les croix de chemin ponctuent le paysage rural. Discrètes mais indissociables de l’identité locale, ces croix – souvent en pierre calcaire ou en fer forgé – apparaissent aux croisées de chemins, isolées au creux des champs ou même à la lisière des bois. Leur histoire est ancienne : on date leurs origines au moins au Moyen Âge (Patrimoine & Histoire), période où elles guidaient voyageurs, pèlerins et colporteurs, tout en marquant la limite des territoires paroissiaux.
Si chaque croix a son histoire, toutes sont les témoins des usages ruraux : on y priait lors des rogations, on y faisait halte pour la procession du Jeudi Saint, on y déposait parfois des fleurs lors de funérailles paysannes. De génération en génération, les récits attachés à ces croix oscillent entre piété populaire, anecdotes familières et souvenirs d’enfance. Leur présence, loin d’être anodine, confère au paysage ce supplément d’âme typique des campagnes vivantes.
Le parcours qui s’offre à vous serpente dans le secteur de la Côte Blanche, bien connu des habitants pour ses vues dégagées sur la vallée et ses chemins praticables par presque tous les temps. Voici quelques conseils pour profiter pleinement de cette escapade :
Petite astuce : glisser dans votre poche un carnet ou un appareil photo. La lumière, ici, change d’une minute à l’autre, donnant à chaque croix un visage différent.
Depuis la place de la mairie, laissez derrière vous le clocher et prenez la direction de la Côte Blanche. Les maisons s’espacent, les haies s’épaississent. Sur votre droite, un premier panorama sur les champs cultivés ; la Normandie se décline ici en camaïeux de verts. Après 900 mètres, au premier carrefour, surgit la première croix : simple, en pierre grise, elle date selon les anciens des années 1870. On raconte qu’un charretier y faisait une halte quotidienne, le temps d’une prière rapide avant d’affronter « la montée du vent ».
En poursuivant sur le chemin creux, vous arrivez près d’une ancienne source répertoriée sur le cadastre napoléonien. C’est ici que trône la croix du Chêne, dressée en hommage à un enfant du village, revenu vivant de la guerre de 1914-18 alors que tout le monde le croyait disparu. Sur cette croix en fer, des rubans rouges et des fleurs séchées apportées discrètement par des riverains. C’est la plus émouvante du secteur. En contrebas, une table de pique-nique vous permet de souffler un instant, en écoutant le ruissellement discret de l’eau.
Gagnez les pâtures, où paissent chevaux et jeunes vaches curieuses. Au carrefour formé par trois chemins, la croix des trois chemins ressemble à un épouvantail fragile : un simple pieu de bois brut, surmonté d’une croix de fer rongée par la rouille. C’est le point le plus élevé de la randonnée (128 mètres), d’où l’on aperçoit les clochers lointains de Saint-Aubin et de La Saussaye. Jadis, ce lieu servait de repère aux bergers pour rassembler les troupeaux en fin d’après-midi. Il n’est pas rare d’y surprendre une buse planant ou de croiser une huppe fasciée.
En redescendant vers le village, le chemin traverse un vieux verger pommier et poirier, typique du pays d’auge, où l’odeur de l’herbe et des fruits mûrs réveille les souvenirs d’enfance. On rejoint la croix blanche, érigée en calcaire clair lors d’un hiver rigoureux (1941-1942) pour remercier la Vierge d’avoir « protégé les récoltes alors que la guerre faisait rage ». La pierre a blanchi sous la pluie, et des inscriptions s’estompent doucement – on les distingue mieux par temps humide. À ses pieds, au printemps, narcisses et violettes s’installent en tapis coloré.
La succession de chemins creux, de prairies et de bosquets compose un patchwork où l’on prend plaisir à flâner. Les saisons modèlent ici des paysages changeants, propices à la contemplation et à la photo.
Ce qui marque le plus au fil de ce parcours, ce sont les histoires que partage encore la mémoire collective. Certains habitants se souviennent que lors des grandes sécheresses, on s’arrêtait à la croix des trois chemins, implorant la pluie, armés de bannières et de prières. D’autres murmurent qu’un couple d’amoureux, empêchés de se marier, se retrouvait en secret près de la croix blanche, à la nuit tombée – la rumeur voulait que la pierre ait le pouvoir « d’apaiser les cœurs tourmentés ».
Il n’est pas rare lors de la randonnée de croiser un promeneur qui s’arrête, bonnet vissé sur la tête, pour raconter la fois où le curé du village fit bénir toutes les croix en procession. « On avait peur de rien, sauf des orages ! », glissait-il, souriant sous la pluie.
N’hésitez pas à demander aux anciens, ils seront ravis de parler des croix, des vieux chemins et des arbres remarquables. Il arrive même que l’on reparte, au détour d’un sentier, avec un bouquet d’herbes ou une poignée de pommes, offert sans façon.
Emprunter le circuit des croix de chemin, c’est choisir de voir la campagne autrement : là où l’on passe vite en voiture, la marche révèle la richesse du « petit patrimoine », celui qui disparaît parfois en silence. La Côte Blanche et ses croix invitent à ralentir, à poser un regard neuf sur l’humble beauté des choses. Laissez-vous surprendre par les jeux d’ombre, le parfum de la rosée ou le sourire d’un voisin qui vous salue, la truelle à la main.
Si chaque croix évoque à sa façon l’histoire locale, la randonnée dans la Côte Blanche tisse surtout — de pas en pas — un lien vivant entre le passé et le présent, entre les habitants d’aujourd’hui et ceux qui cultivaient ces terres bien avant nous. À chacun d’ajouter à sa manière une page à ce livre ouvert que sont les chemins de Berengeville-la-Campagne.
Vous repartez les chaussures poussiéreuses, le souffle léger et l’esprit riche. Peut-être aurez-vous envie, la fois prochaine, d’explorer d’autres horizons, de collecter d’autres récits, ou simplement, de revenir saluer une vieille croix qui, elle, veille sans bruit au bord du chemin.
Vivre, découvrir et savourer la campagne normande