Les vieux chemins creux qui serpentent autour de Berengeville-la-Campagne, et en particulier le Chemin des Trois Fermes, réservent chaque fin d’été un spectacle simple et généreux : celui des haies vivantes, chargées de fruits noirs, de tiges épineuses, de bestioles affairées. Bien plus qu’une simple frontière botanique, la haie est, ici, une alliée précieuse de la biodiversité et une invitation à la gourmandise.
À Berengeville, presque chaque famille garde le souvenir d’une cueillette dominicale, d’un grand-père lançant “Les mûres sont prêtes !” ou d’un parent prévenant : “Attention aux prunelles, c’est plus tard, et ça pique les joues !” Aujourd’hui, la tradition continue, parfois en cachette, souvent en tribu.
Le Chemin des Trois Fermes, linéaire et ombragé, fait le lien entre les exploitations agricoles. Ses haies bocagères foisonnent de prunelliers, de ronces, de sureaux et parfois même de cornouillers. Ce n’est pas un hasard si les promeneurs y croisent autant de paniers que de bâtons de marche.
La cueillette de mûres est sans doute l’un des plaisirs les plus populaires de la campagne normande. De la mi-août à septembre selon la météo, les ronces étalent leurs grappes lustrées. Mais que savons-nous vraiment des mûres sauvages qui bordent nos chemins ?
Petit conseil : privilégier la cueillette en matinée, la rosée augmentant la saveur et la propreté du fruit. Un coup de pluie la veille donne aussi un surplus de fraîcheur. Mais attention, mieux vaut éviter les bords de routes très fréquentées à cause de la pollution.
Lorsque les baies noires et luisantes du prunellier (Prunus spinosa, aussi appelé épine noire) se détachent facilement entre les doigts, septembre s’achève. Les anciens attendent généralement les premières gelées pour “adoucir” leur astringence, une vérité connue de longue date. Après le passage du froid, goûtez : la prunelle devient moins âpre, avec une pointe de prune sauvage.
Les prunelles ne se dégustent pas à main levée (si ce n’est pour un défi entre amis!). Elles s’invitent :
Sur le Chemin des Trois Fermes, on repère les prunelliers à leurs bouquets de branches épineuses et à leur feuillage vert foncé un peu lustré. Le fruit est petit, sphérique, d’un bleu-noir mat, recouvert d’une pruine blanche discrète.
L’expérience nous l’a prouvé : une sortie cueillette réussie ne s’improvise pas. Voici une liste de nos “essentiels”, éprouvés par les habitants :
Pour la sécurité, pensez à prévenir avant de partir en balade, à rester sur les chemins et à vérifier l’absence de traitements phytosanitaires dans les jours précédents (renseignez-vous auprès de l’agriculteur voisin en cas de doute).
À Berengeville, la tradition veut qu’on sacrifie quelques fruits frais sur place pour le plaisir de la gourmandise, mais le principe c’est surtout de rapporter un panier plein à la maison. Ni trop plein (gare à l’écrasement), ni trop peu (frustration garantie !).
Petite astuce héritée des anciens : pour enlever facilement les vers ou impuretés, plongez les fruits dans de l’eau salée ou vinaigrée plusieurs minutes, puis rincez soigneusement.
Jeter les fruits trop mûrs, c’est impensable : à Berengeville, on en fait du vinaigre de mûre (par macération dans du vin blanc) ou du marc pour le compost du jardin.
On oublie parfois que nos balades cueillette font partie d’un équilibre fragile : la haie bocagère nourrit, abrite, protège. Selon Terre-net, elle héberge plus de 70 espèces d’oiseaux différentes, limite l’érosion et participe à l’équilibre de l’agriculture.
Respecter la haie, c’est :
Rien de tout cela n’existerait sans la patience et l’attention des agriculteurs locaux, qui entretiennent les chemins et veillent à la préservation du bocage. Saluons-les, croisons-les paniers à la main ou échangeons une anecdote et une recette.
Le Chemin des Trois Fermes a vu passer des générations de cueilleurs. Cette année encore, des enfants se couraient après dans les hautes herbes, les doigts marronnés de mûre et le rire facile. Ici, une octogénaire reconnaît “le coin du vieux noyer” où son père emmenait toute la famille. Là, un voisin de retour de la ville se risque à inventer une recette… ratée (une gelée de prunelle et de piment !), mais qu’importe : “On aura essayé !”.
Ce rituel, parfois discret, souvent convivial, s’inscrit dans la lignée des cueillettes traditionnelles. On échange les meilleurs « coins » entre voisins, on compare la saveur des fruits selon la météo, et on se promet déjà, l’hiver venu, une tarte partagée après la promenade.
Aux confins de Berengeville-la-Campagne, le Chemin des Trois Fermes n’est pas seulement un bout de territoire rural : c’est un passage, une aventure douce à portée de main. En suivant le fil des haies, on (re)découvre la saison, la météo, la patience, et la délicieuse humilité du partage.
La tradition de la cueillette n’a rien d’anodin : elle tisse ces liens minuscules qui, année après année, dessinent une communauté soudée, à la fois tournée vers le passé et ouverte sur le futur. Qu’on soit amateur de gelée acidulée, amoureux du paysage ou simple curieux, chacun emporte avec lui un coin de campagne et quelques graines d’émerveillement à replanter.
Vivre, découvrir et savourer la campagne normande